Identité(s)

Longtemps, je me suis représentée comme étant une française ayant pour seule particularité d’avoir les yeux bridés. Après tout, je n’étais qu’eurasienne, et mon prénom comme mon nom de famille revêtaient une consonance on ne peut plus occidentale.

Bien entendu, ce qu’une partie de la société m’envoyait en retour ne correspondait pas nécessairement à cette croyance.

La première insulte raciste que j’ai reçue a été « sale noire ». En classe de CP. Par un petit garçon qui, visiblement, n’avait que partiellement appris l’éventail des nuances dans la catégorisation des personnes non blanches… Je suppose que plus tard, il a pu affiner ses connaissances auprès de ses parents et proches. Je me souviens aussi de la réaction adorable d’un de mes camarades de classes (et amoureux) qui a aussitôt répliqué, dans toute sa naïveté : « c’est pas vrai, elle n’est pas noire, elle est juste bronzée ! ».

Mais mis à part quelques incidents de ce type – notamment un petit garçon d’à peine trois ans qui m’avait traité de « pétasse » et de « chinetoque » depuis sa poussette devant sa jeune maman hilare alors que je rentrais du collège -, je n’en démordais pas, pour moi j’étais française, mon visage ne reflétait tout simplement pas ce que j’étais, et mes seules connaissances de la culture de mes grands-parents maternels se résumaient essentiellement en mon amour pour les plats vietnamiens.

Il y avait donc un vrai décalage entre la perception que j’avais de moi-même et l’image que je renvoyais à autrui.

De ce fait, lorsque quelqu’un me prenait pour une « chinoise » ou une asiatique (par diverses manifestations telles que le fait de crier « Ni Hao » ou « Tching tchang tchong » dans la rue ou d’autres un peu plus subtiles et parfois même pas animées de mauvaises intentions), cela me posait différents problèmes :

– J’étais renvoyée à des origines qui n’étaient pas les miennes. Je n’ai d’ailleurs aucun rapport particulier avec la Chine ou le Japon…

– J’étais niée dans mon identité de française, issue d’une culture et d’une éducation françaises, ayant fait des études en littérature, histoire et droit français et qui soit dit en passant, commettait moins de fautes d’orthographe ou de grammaire en langue française que la moyenne des gens.

– J’étais renvoyée à une identité d’asiatique, alors que je ne suis qu’eurasienne. Certes, je suis typée et je ressemble beaucoup plus physiquement à ma mère qu’à mon père. Pour autant, cela me faisait mal lorsqu’on me désignait comme exclusivement asiatique. Pour moi, c’était comme si mon père disparaissait, comme s’il n’existait plus en moi, tout ça parce que j’avais eu la mauvaise idée de naître avec des traits plus vietnamiens que français. Or, mon père a déjà disparu, et j’espère à tout le moins porter une partie de son essence, et que les gens puissent le voir à travers moi.

– Enfin, j’étais renvoyée à une identité d’asiatique alors même que pendant longtemps, je n’avais eu que très peu de contacts avec la richesse de la culture asiatique ou vietnamienne, en tout cas pas plus qu’un français lambda. Cela me frustrait car je ne pouvais pas, à ce moment-là, revendiquer une identité asiatique en clamant que c’était une force et non pas quelque chose dont on devait avoir honte. A vrai dire, je n’avais aucune idée de ce que signifiait au juste, culturellement et humainement, être asiatique ! Ce manque se faisait, au cours de mes rencontres et discussions, de plus en plus perceptible.

Puis, par un concours de circonstances, je me suis retrouvée à signer pour partir vivre plusieurs mois à Hanoi, capitale du Vietnam, alors que je n’avais jamais mis un pied en Asie, que je ne connaissais pas la langue et que je n’avais plus aucune famille là-bas. J’étais la première personne de ma famille proche à me rendre au Vietnam depuis presque quarante ans.

J’y suis allée en éclaireuse, avec cette volonté un peu mystique de raccrocher les wagons, de fouler la terre de la moitié de mes ancêtres. J’y ai senti une partie de mon sang battre plus fort, revenir à un environnement à la fois familier et enfoui.

Une connexion s’est faite entre ce pays et moi ; à moins qu’elle ait toujours existé et qu’elle se soit révélée au cours des multiples semaines passées à y vivre. Il s’agissait d’un amour passionnel, d’une étrangeté irrésistible, de moments où je détestais ces lieux parfois angoissants autant que je les adorais. C’était en tout cas quelque chose de profond et d’inexplicable, j’avais trouvé un ancrage, je me sentais complétée, j’avais déterré une pièce du puzzle. Je n’ai pourtant pas la prétention de me dire vietnamienne ou de comprendre ce pays, je connais des français bilingues et intégrés au Vietnam depuis des décennies et qui comprennent ce pays bien mieux que je ne le ferais jamais, j’y serai d’ailleurs toujours une étrangère.

C’était tout simplement irrationnel. Ca a bouleversé ma vie.

J’en suis revenue un peu différente.

J’en suis revenue avec moins de certitudes.

Après des mois à évoluer « incognito » (pour peu que je ne parle pas et révèle ainsi mon peu de maîtrise de la langue vietnamienne) dans un pays où quasiment tout le monde avait les « yeux en 16/9 » et où les non-asiatiques, peu nombreux, étaient dévisagés sur la voie publique, mon retour en France m’a fait prendre conscience de ma différence et de l’effet que cela pouvait avoir sur les gens.

Mais surtout, j’aime cette délicieuse incertitude, d’être certes française, mais avec une relation profonde et irrationnelle avec le Vietnam, ce pays qui est le mien et qui ne le sera jamais, et qui a su si bien m’accueillir. Les frontières se brouillent et c’est très bien ainsi.

J’espère en tout cas que ce billet vous aura ouvert d’autres horizons et nous pouvons bien sûr échanger ici ou ailleurs sur ces questions parfois chatouilleuses – je suis sûre que chacun(e) d’entre nous a son histoire riche et nuancée !

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Photos : Marianne Hell / Joseph Scarito / Fred William Dewitt Logo : Olivier Classe