Et soudain, la Fatalité dit : « Daphné, pour ton séjour au Québec, tu vas tirer un gage au sort ».

Je suis tombée sur… une fracture du petit orteil. Deux jours avant d’embarquer pour Montréal, où je devais passer quelques temps avant de rejoindre Granby et son festival.

Tout bêtement, en shootant dans un meuble, trop pressée à vouloir décrocher mon téléphone qui sonnait.

J’ai un ami qui me dit souvent, pour me porter chance : « Et surtout, casse-toi une jambe ! ».

J’y suis presque… De là à ce que cela me porte effectivement bonheur pour mon séjour au Québec, je l’ignore !

C’est donc avec une magnifique chaussure de Barouk (allez chercher sur Internet à quoi cela ressemble, vous allez rire), une canne prêtée par ma mère et un bagage qui pèse une tonne (j’ai, inconsciemment et par esprit de contradiction voire de bravade, emporté pas moins de cinq paires de chaussures), que j’ai pris l’avion pour Montréal.

C’est de là d’ailleurs que je vous écris, sur une terrasse typiquement montréalaise qui donne sur une multitude de jardins du voisinage.

Balcon de Montréal

Balconville !

Je suis, je crois, passée par à peu près tous les stades émotionnels possibles.

De la négation de l’évidence (un mois d’immobilisation du pied, interdiction de le dérouler au risque que la fracture ne se consolide pas) à la culpabilité intense de m’être fait mal à un mauvais moment, en passant par la sensation d’être diminuée, à la frustration, à la tristesse ou à la recherche active de solutions transitoires.

Ceci est la première et dernière fois que je poste une photo de pied sur internet.

Ceci est la première et dernière fois que je poste une photo de pied sur Internet.

J’ai aussi essayé – parfois en vain, je l’avoue – de relativiser : ç’aurait pu être mes mains (pas facile pour jouer du piano), c’aurait pu m’arriver au Canada et ne pas être pris en charge en France, ce qui m’arrive n’est pas permanent comme cela peut l’être pour des personnes accidentées bien plus gravement, avec de la patience, le tout devrait rentrer dans l’ordre à la fin de l’été, et cela peut même constituer une expérience enrichissante (j’essaie de m’en convaincre fortement…).

Sauf que je suis une hyperactive, que j’adore me promener, que Montréal est LA ville dans laquelle se promener avec grand plaisir et que par la force des choses, j’en suis tout simplement privée. Pire  : je suis sensée aller à un gros festival dimanche en tant que spectatrice et je ne sais pas si je « tiendrai » jusqu’à la tête d’affiche finale (pas moins que Radiohead, que je rêve de voir depuis des années). Et ce qui m’a surtout donné le cafard, c’est cette idée que ce séjour, j’en ai rêvé depuis de nombreux mois, je m’étais imaginée un nombre incalculable de fois comment j’allais explorer la ville, sautiller, danser jusqu’à plus soif. Parfois, j’imagine encore une ligne de temps parallèle où l’accident n’aurait pas lieu, et où je pourrais pleinement profiter de Montréal. C’est assez douloureux. Même si j’essaie de relativiser (voir paragraphe ci-dessus).

Au fil de mes recherches pour trouver une solution, j’ai découvert un monde parallèle insoupçonné pour qui n’est pas affecté par ce type de problème ; le monde des personnes à mobilité réduite (et j’ai mis un temps à admettre que j’étais « à mobilité réduite », au moins à titre provisoire). Si mon orteil a fait des siennes, on peut dire pour sa défense qu’il m’amène à me sensibiliser davantage sur la question de l’accessibilité aux PMR des différents lieux en ville. J’ai appris qu’il existait des associations et agences de voyage qui recensaient inlassablement les lieux dits « accessibles », que des personnes avaient développé une application pour les localiser et que tout cela formait une cartographie particulière dont la majorité des personnes ne se doutent pas de l’existence.

En ce qui concerne la chronologie des solutions apportées, j’ai tout d’abord été bien rassurée de voir aux aéroports de Paris et de Montréal, que des personnes étaient chargées de transporter les PMR à travers les longs couloirs et halls qu’elles devaient traverser.

Une fois arrivée au Québec, je me suis rendue compte assez vite que si je pouvais faire quelques pas, du salon à la cuisine par exemple, bien plus difficile était de faire un tour de quartier, la différence de hauteur entre mes deux chaussures me donnant une démarche claudiquante et légèrement penchée sur un côté. Au bout de deux cent mètres, j’avais des crampes épouvantables.

J’ai donc opté pour des béquilles.

J’ai à cette occasion, appris qu’il existait différentes sortes de béquilles, que les béquilles d’avant-bras qu’on utilise en Europe et appelées « cannes anglaises » (alors qu’elles seraient en réalité canadiennes…) ne sont que peu utilisées au Canada, qui lui préfère les bonnes vieilles béquilles que l’on met sous les aisselles, vous savez, comme dans les films américains… Oui je sais, je vous fais rêver 😉

Oh les jolies béquilles !

Oh, les jolies béquilles !

J’ai pu donc aller un peu plus loin avec ces béquilles, non sans un entraînement préliminaire. Je peux maintenant prendre le bus, faire quelques pas, m’arrêter manger une glace. Je revis un peu.

Enfin un peu d'air !

Enfin un peu d’air !

Sauf que pour moi, marcher avec des béquilles, c’est un peu sport. Je finis par me retrouver avec des courbatures assez coriaces, avec mes batteries complètement à plat. Bref, j’ai un peu cramé mes réserves.

Après une journée de « vacances à Balconville » (expression locale pour dire que l’on reste chez soi), je ne sais plus trop quoi faire : tenter d’aller dans un institut de massage pour faire diminuer les tensions ? Passer par la location de chaise à roue pliable ? Je ne me suis pas encore fixée, mais ma volonté de profiter de mon séjour et de découvrir la ville reste intacte.

D.

Edit : J’ai bien conscience que cet article raconte, de façon assez naïve, les différentes étapes de ce qui est ressenti suite à un accident somme toute minime. Je ne cherche pas à cacher quoi que ce soit mais je peux comprendre que certains soient étonnés de mon étonnement sur certaines choses. Je pars du principe qu’on peut découvrir  à tout âge et tout moment.

J’ai parlé précédemment du fait de relativiser les choses et mes rencontres et observations m’ont confirmé cela par la suite. Notamment une personne âgée du quartier que je ne connaissais pas, et qui me disait, d’un accent québécois à couper au couteau, qu’il était « tanné, tanné » de sa jambe opérée quatre fois et qui lui faisait affreusement mal et l’empêchait de marcher à une vitesse raisonnable. Egalement, j’ai croisé dans la rue un jeune homme avec les mêmes béquilles que moi, mais avec une jambe de moins. On va dire que ça calme un peu. La pensée qui m’a traversé, est que je suis une enfant gâtée. Alors oui, je subis quelques désagréments qui font que je ne suis pas au meilleur de ma forme et de mon potentiel, et il est possible que cela m’empêche de vivre un certain nombre de choses au Québec, mais franchement… On fait juste avec ce qu’on a.

Je profite de ce billet aussi pour saluer les personnes qui n’ont pas ma chance et qui doivent subir une affection ou les conséquences d’un accident qui les empêchent durablement de se déplacer. Mon accident m’aura au moins permis un tout petit peu de percevoir ce que les difficultés de déplacement pouvaient représenter. Ca m’a permis de voir « à côté » des choses, dans une perspective plus large. J’espère que je pourrai agir pour améliorer les choses par la suite.

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Photos : Marianne Hell / Joseph Scarito / Fred William Dewitt Logo : Olivier Classe